Histoire d’hiver

Le matin était brumeux et il faisait froid. J’aurais préféré le passer dans ma chambre à côté du feu, mais je devais partir pour faire un long voyage. Je suis parti avec les premiers flocons de neige du blizzard et je suis arrivé quand la seule chose restant de la tempête de neige était la gelée froide sur le sol noir et glacé. La première vue de cette ville solitaire me donna des frissons et ce n’était pas juste parce que l’air était si froid que tout mon corps tremblait.

J’ai un vif souvenir de ce jour, et de plus en plus souvent il me revient à l’esprit, car je sens que ma fin est proche. Je suis venu dans cette ville en tant que jeune détective pour résoudre l’affaire du meurtre horrible d’une jeune femme. Et maintenant, en tant que vieil homme, je ressasse des souvenirs dans ma tête et j’essaie de trouver des réponses aux questions qui me dérangent. Il est naturel que je me sois souvenu de cette affaire qui semblait me suivre dans l’ombre toute ma vie. Je ne peux pas m’endormir. Alors que la nuit tombe, un feu s’allume, mes pensées vagabondent vers une ville désolée, séparée du monde et des gens, debout seule dans le vent et le froid.

Quand j’y suis arrivé il y a 50 ans, il faisait déjà nuit.

J’ai frappé d’un poing gelé à la grande porte, prêt à voir pour la première fois les personnes dont j’avais déjà entendu parler par des collègues qui avaient inspecté la scène du crime. C’était une famille qui gérait pratiquement toute la ville, la plupart des gens travaillaient soit sur leur propriété, soit pour eux dans l’une des entreprises dans lesquelles ils investissaient. Bien sûr, leur maison était la plus grande de la ville, ce à quoi je m’attendais, mais j’ai en tous cas été surpris de voir à quel point elle dépassait toutes les maisons environnantes. Comme un grand monstre noir recouvert de lierre, elle se soulevait et dominait tous les habitants de la ville pour qu’ils ne puissent oublier qui les possédait.

On peut dire que M. F et Mme F ont fondé cette ville, avant eux il n’y avait que quelques champs entourant des maisons. M. F venait de décéder, alors il avait été remplacé par son fils G pour s’occuper des affaires. Celui-ci était marié à B et le couple avait deux enfants. Ils vivaient tous ensemble dans ce palais. La femme tuée était l’un des occupants des maisons qu’ils louaient. Elle avait emménagé quelques mois avant sa mort. Finalement, une domestique ouvrit la porte et m’emmena dans une grande pièce chaude où Mme F, G et B m’attendaient avec impatience.

Mme F était une femme sévère et désagréable, visiblement agacée par mon arrivée tardive. Son fils devait ressembler à son mari, parce qu’il ne lui ressemblait pas du tout, sauf en termes d’hostilité. Sa femme, B, semblait avoir été amenée là de force. Extrêmement belle et douce, elle se détachait d’eux deux comme une fleur parmi les mauvaises herbes. Quand je ferme les yeux, je vois son visage. Je ne pourrais jamais l’oublier, peu importe mes efforts. Des grands yeux noirs brillants qui me regardaient doucement.

Je me suis dépêché de mener l’interrogatoire. Que m’ont-ils dit exactement ? J’ai toujours mon dossier, heureusement. Bien que je l’aie lu tant de fois ces derniers jours que je connais chaque mot par cœur. Dans mon souvenir, leurs réactions se firent plus vives quand je leur demandai à quel point ils connaissaient la défunte.

– La connaître ? Pourquoi pensez-vous que nous la connaîtrions ? Nous avons autant de locataires que vous le souhaitez, chacun d’entre eux est moins important que le précédent. Ou tu n’es pas d’accord, G ?, a dit Mme F avec un ricanement.

Ces mots provoquèrent un accès de rage chez G et un abaissement malheureux du regard de sa femme. C’est là que j’ai réalisé que j’avais assemblé les premières pièces de mon puzzle.

Cependant, l’affaire était plus complexe que j’avais espéré. Le meurtre avait été commis avec une arme à feu, deux coups de feu dans le corps. Soit l’auteur voulait être sûr qu’elle mourrait, soit les coups de feu étaient motivés par des sentiments forts. L’arme à feu n’avait pas été retrouvée. Il y avait un manque de preuves réelles et j’ai rapidement commencé à me demander si je pourrais attraper le coupable. Je devais trouver cette arme.

La seule personne qui avait un mobile évident était G, à cause de son affaire avec la défunte. J’ai décidé de parler à sa femme. Je l’ai tout de suite aimée, et encore plus après quelques conversations. Nous sommes allés nous promener plusieurs fois dans les champs et les prairies couvertes de gel. En peu de temps, nous avons réussi à bien nous connaître et j’avoue que je suis tombé amoureux d’elle. Elle m’a confié qu’elle se sentait mal depuis quelque temps, qu’elle s’endormait constamment au milieu de la journée et se réveillait avec des maux de tête. J’ai découvert que son mari la battait. Elle était née dans cette ville et ses parents l’avaient forcée à l’épouser. Malheureusement pour elle, elle s’était mariée avec cette brute parce qu’elle ne savait pas qu’il y avait de meilleures personnes. G était agressif et souvent en colère, et comme je l’ai découvert plus tard, il était également jaloux de sa femme. En parlant à ses parents, j’ai découvert que c’était elle qui dirigeait la plus grande partie de l’entreprise et qu’elle était celle que les habitants de la ville aimaient et en qui ils avaient confiance. G lui en voulait beaucoup, il n’était pas assez capable pour tout diriger seul, et avec le temps elle avait tout repris.

Je l’ai forcé à reconnaître sa relation avec la victime H. Après beaucoup de disputes, il l’a admise. Il a décrit cette relation comme une nouvelle opportunité pour l’amour. Il a décrit leur amour et son chagrin après sa mort qui l’a fait pleurer aux larmes. Quand je l’ai confronté aux accusations de sa femme pour faits de violence, il a tout nié, il s’est même mis en colère pour ce qu’elle disait.

J’ai décidé que je devais fouiller la partie de la maison où il vivait avec sa femme. Les policiers y découvrirent quelque chose auquel je ne m’attendais pas. C’était un pistolet. Dans un tiroir de B, sous ses affaires. C’était assez. La police locale en fut satisfaite et avec le témoignage de son mari selon lequel B commençait à devenir folle et qu’elle était mentalement instable, ce qu’ont confirmé ses parents qui ne l’avaient jamais aimée, elle fut déclarée femme jalouse et instable qui a tué la maîtresse de son mari. Elle-même a dit qu’elle avait des trous de mémoire et, en pleurant, elle a à peine admis qu’elle ne pouvait pas être sûre de ne pas être coupable. Je n’avais pas d’autre choix que de l’envoyer en prison. Après le procès, elle a été exécutée. Tout s’est passé beaucoup plus vite que je l’avais prévu.

Je ne peux pas me forcer à décrire ce que je ressentais à l’époque et à revivre les sentiments qui m’ont hanté pendant des années et des décennies comme son fantôme. Je ne sais pas si mon cœur affaibli par l’âge me permettrait de survivre à cela. Vous pouvez imaginer ce que j’ai ressenti quand, un mois après son exécution et dans le plus grand désespoir que je n’ai jamais connu, j’ai reçu une lettre qu’elle avait écrite juste avant sa mort. Je l’ai regardée, je l’ai posée devant moi sur le bureau, je l’ai tenue dans mes mains, mais je n’ai pas osé l’ouvrir. Avec le temps, je l’ai rangée, parce que je ne pouvais même pas la regarder. J’ai essayé d’oublier.

Je n’ai jamais eu le courage de l’ouvrir. Au fil du temps, l’importance de la lettre n’a fait que croître. Maintenant, elle a acquis un statut sacré. Cependant, je savais que je devrais l’ouvrir un jour.

Une lettre dans une enveloppe blanche, simple et bon marché, avec de petites lettres noires écrites d’une main tremblante. Là-dessus mon nom, elle m’appelle et attend que je l’ouvre. Je m’assois à ma place habituelle, dans un fauteuil près du feu par une autre nuit noire alors qu’une tempête de neige fait rage dehors. Qui sait quelle heure il est et combien de temps je regarde cette lettre entre mes mains ? Les derniers mots d’une femme bien-aimée avant sa mort.

Cher Alexandre,

Je me suis souvenue.

Je sais ce qui s’est passé, continue à lire et dis-moi qu’il n’est pas trop tard pour m’aider !

Je ne peux pas croire qu’il m’a fallu autant de temps pour revenir à moi. Tu te souviens que je t’ai dit que je ne me sentais pas bien, que j’avais le vertige et que je me réveillais au lit sans savoir comment j’y étais arrivée ? Mon mari mettait régulièrement dans mon thé une préparation qui m’étourdissait tellement que je perdais connaissance sans même me souvenir de ce qui s’était passé. Je me réveillais complètement confuse et il n’était pas difficile pour lui de me persuader de penser ce qu’il voulait que je pense. Cela m’a fait douter de moi et de ce que je faisais. Je ne pouvais plus être sûre de rien, pas même de moi.

Il est venu ici ce matin pour me le dire. Il devait s’assurer que je savais que je mourrais à cause de son crime et parce qu’il avait décidé de me piéger. Il est venu pour jubiler, pour me montrer à quel point il était plus intelligent que moi, avec quelle ruse il s’en était sorti. Il ne lui suffisait pas de me tourmenter tous les jours, il a dû me conduire à ma mort.

Quand il m’a dit cela, tout s’est remis en place. Je sais que tu me croiras. Tu dois m’aider rapidement. Je n’ai plus beaucoup de temps.

Dépêche-toi s’il te plaît ! Je t’attends !

Béatrice
Le 26 février 1885

Elle a été exécutée 3 jours plus tard. La lettre est arrivée trop tard.

***

Le corps d’un vieil homme fut retrouvé couvert de neige dans la cour de sa maison. Il fut trouvé après que la neige eut commencé à fondre. Il est difficile de savoir combien de temps le corps resta sous la neige. Au cours de l’examen, il fut découvert qu’il décéda d’une crise cardiaque. Les funérailles auront lieu le 29 février 1935.

L’autrice